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L’assolement en commun pour s’installer puis transmettre plus facilement

Plus d'efficacité et de souplesse : l'impact du collectif sur le travail est aussi positif.

« Je regardais des collègues agriculteurs travailler ensemble, intrigué. Ils n’étaient ni en Gaec, ni en EARL… » Il y a un peu plus de six ans, Benoît Leprun a intégré la SEP (société en participation) de Bord. Une mise en commun d’assolements qui va bien au-delà et présente de nombreux atouts sur le plan foncier, matériel, stratégique…

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« Je ne me voyais pas simple céréalier, s’est dit Benoît Leprun, polyculteur-éleveur laitier dans l’Yonne, lorsqu’il a arrêté les vaches laitières, et répéter en boucle le triptyque « tracteur-pulvé-batteuse ». Je voulais être plus innovant. » Installé à côté de la SEP (société en participation) de Bord, il regardait depuis quelque temps ses collègues travailler ensemble sans être en Gaec, ni EARL…, « intrigué ». « Avant de décider de ne plus produire de lait, j’étais bien occupé par mes animaux, je n’avais pas le temps de creuser l’affaire », se souvient-il. Lui et la société en participation ont le même comptable. « Va voir la SEP de Bord, m’a conseillé ce dernier. Elle cherche un nouvel associé. »

Ses membres souhaitaient « étaler la pyramide des âges, reprend-il. Je correspondais à leurs critères de recherche, ça s’est fait comme ça. » L’arrivée de Benoît Leprun dans la structure, en 2019, a permis au fils de l’un des sociétaires d’y entrer au même moment et de conforter un Gaec déjà intégré via un agrandissement de surface. Celle gérée par l’association est passée de 610 à 830 ha. Car l’objectif premier est de mettre en commun l’assolement. Depuis 2019, deux départs en retraite ont eu lieu au sein de la SEP de Bord. Les deux entrées cette année-là visaient à les anticiper.

« Notre fonctionnement et notre organisation en société en participation facilitent la transmission d’exploitation et l’installation de jeunes agriculteurs », juge le producteur. En tout cas, à la SEP de Bord, « nous mettons un point d’honneur à favoriser cette dernière ! », lance-t-il. En termes de capital à investir en début de carrière, « c’est peanuts », appuie-t-il, que ce soit pour le matériel, les bâtiments… « Voilà qui change la donne », insiste-t-il encore.

« Augmenter l’inertie du travail en commun »…

Comment fonctionne l’association justement, qui regroupe actuellement cinq exploitants et quatre exploitations, dont le Gaec cité plus haut ? Pour bien comprendre, revenons sur son historique et l’origine de sa création. Les fermes Devaux et Butin avaient l’habitude d’échanger des effluents, de la paille, du fourrage. « Ils avaient envie d’aller plus loin, de travailler d’une autre façon, en collectif, d’augmenter l’inertie du travail en commun, étant jusqu’ici seul ou en Gaec à deux », raconte Benoît Leprun. Ayant des sociétés en participation dans leur famille, ils ont pensé à cette forme juridique.

… Tout en conservant nos entités propres.

Ils ont d’abord contacté les 25 agriculteurs, situés dans un rayon de 4-5 km autour de leur siège d’exploitation, pour que tous soient au courant du projet et expriment leur intérêt ou non pour celui-ci. À la deuxième réunion, ils n’étaient plus que 12 pour finir à 6 prêts à se lancer. Ils commencent par élaborer un plan pour travailler en commun dans les champs, sans savoir sous quel statut. « Cela aurait pu être un Gaec, une Cuma intégrale, etc. », liste l’agriculteur. Ils ont choisi la société en participation, peu répandue en agriculture, plus dans l’industrie, car chacun conserve « sa propre entité ». En 2009, ils créent la SEP de Bord, rassemblant leurs 3 sociétés à 2 associés : l’EARL des Racines, l’EARL Bezine et le Gaec Butin.

« Tous les moyens de production dans la SEP, véritable catalyseur »…

Concrètement, « ils ont mis tous leurs moyens de production dans un catalyseur : la SEP », explique-t-il. L’assolement bien sûr et le matériel, puisque le but est de travailler ensemble, les itinéraires techniques et le suivi des parcelles également, les appros, la vente des grains. Mais pas seulement : ils ont mis en commun le secrétariat, les plannings, la comptabilité, la gestion, la logistique. « Sans aller jusqu’à regarder les valeurs de chaque champ : « le tien est moins bon que le mien, il est moins accessible, il est au bord d’un bois… on a squizzé ces questions-là dès le départ. » La première année, les exploitants réalisent 300 h de travail collectif.

… Sans aller jusqu’à regarder la valeur de chaque champ.

Une SEP ne pouvant pas posséder d’immobilisations, ils mettent en place deux ETA – la SNC de Bord pour les travaux agricoles et Fontaine de Bord pour le stockage – qui facturent de la prestation de services à la SEP de Bord. « La société en participation donne l’impression de n’avoir qu’une seule exploitation », résume Benoît Leprun qui précise : « Après les récoltes, nous partageons le résultat au prorata des hectares engagés. » La même logique s’applique-t-elle au temps de travail ? « Non, nous avons développé une banque d’entraide pour lisser les heures entre membres de la SEP », répond-il, car certains ne peuvent pas fournir la main-d’œuvre nécessaire à la surface qu’ils ont amenée dans l’assolement en commun.

Une organisation du travail très souple

Autrement dit : il y a compensation entre ceux qui font plus d’heures par rapport à leur surface de référence et ceux qui en font moins. « Moi, je n’ai pas énormément d’hectares, je peux donc consacrer plus de temps. Un autre membre en a beaucoup et veut se libérer pour sa famille et ses loisirs. Il ne fournit pas sciemment son quota horaire, c’est entendu comme ça entre nous tous », détaille l’exploitant. Pour tout rééquilibrer, un décompte est effectué en fin d’année : par exemple, « l’un a fait tant d’heures en trop, un autre tant en moins. » Il faut donc répertorier le volume de travail et les tâches accomplis par chacun : chaque associé pointe quand il commence et arrête de travailler dans le cadre de la SEP.

Plus besoin de mettre les bouchées doubles pour pouvoir d’absenter.

Principal avantage de ce système : une organisation assez souple qui permet de quitter la ferme plus facilement pour une réunion, une formation, des congés. « Et si je suis malade, je peux compter sur mes collègues pour me seconder », ajoute Benoît Leprun. Lorsqu’il était en individuel et prenait des vacances, « il devait mettre les bouchées doubles la semaine d’avant et, même sans gros pépin, il fallait une à deux semaines derrière pour remettre l’exploitation d’aplomb », met-il également en avant. Et il avait toujours peur qu’il se passe quelque chose en son absence. « Avec notre fonctionnement, quand quelqu’un n’est pas là, son boulot est fait quand même et tout est en ordre à son retour », répète-t-il. Ainsi, chacun s’absente à tour de rôle.

« Tout marche au consensus »

« Passer d’éleveur laitier à céréalier a été un vrai choc au niveau du temps de travail, de l’astreinte quotidienne surtout, qui était pesante », fait remarquer le producteur. Le deuxième, moins fort quand même, a été la souplesse apportée par le travail en commun. En un mot : « Je respire », reconnaît Benoît Leprun. Comme dans de nombreuses sociétés agricoles, les missions sont réparties selon les compétences de chacun. « Je ne suis pas fan du bureau. La compta me gonfle », admet-il volontiers, laissant d’autres membres du collectif s’en occuper. Comment celui-ci s’organise-t-il plus précisément ? Un binôme – un référent et une personne pour le seconder – est affecté à chaque atelier ou poste important.

Incombe au référent la charge mentale (s’assurer que les missions sont réalisées, comme il convient de surcroît) mais pas toute la charge de travail. Le temps passé au bureau : voici ce qui a principalement changé comparé à avant. « Se poser pour réfléchir, avec cinq cerveaux qui ne fonctionnent pas trop mal », est bénéfique à la stratégie d’entreprise et « limite les risques d’erreur ». Certes, il faut se montrer patient – « tout marche au consensus » – mais le résultat est généralement positif : « On trouve toujours des solutions. Chacun sait ce qu’il a à faire et comment. Le travail est plus efficace, on gagne du temps. » Pour les décisions, la majorité l’emporte. « On n’a jamais voté, on a toujours décidé ensemble », avance toutefois Benoît Leprun.

Sur 830 ha : 550 ha quasiment d’un seul tenant

L’autre atout de cette façon de travailler et de la SEP, en plus de ceux déjà cités sur les installations, les transmissions et la gestion du temps, concerne le foncier. Des parcelles ont pu être regroupées et sur 830 ha, 550 ha sont quasiment d’un seul tenant. « On peut aller avec le pulvé, rampes dépliées, d’un bout à l’autre du parcellaire et jusque dans la cour de ferme du site d’exploitation à Bligny-en-Othe », image l’agriculteur. Une obligation légale cependant : informer les propriétaires que les terres sont mises à disposition de la SEP. À noter, également, des bénéfices sur les équipements. « Nous disposons d’un parc matériel de qualité et, pour le stockage, de six cellules de 600. »

Plus que 2 tracteurs de tête, 1 pulvérisateur et 1 moissonneuse.

« Ainsi, nous stockons la totalité de notre récolte », argue-t-il. L’installation est équipée d’une fosse pour réceptionner, d’un pont-bascule, d’un boisseau pour le déchargement et d’un hangar d’un peu plus de 2 500 m2, bétonné et couvert. Une coopération miniature ! Il en est conscient : seul, il n’aurait jamais eu un tel outil de production. « Même pas un cinquième !, s’exclame-t-il, en référence aux cinq exploitants associés dans la SEP. L’exploitant mentionne, par ailleurs, des économies d’échelle au niveau de la traction, de la moisson, etc. « 4 fermes signifient 4 tracteurs de tête, 4 pulvérisateurs, 4 moissonneuses. Or, actuellement, nous n’avons que 2 tracteurs de tête, 1 pulvérisateur et 1 moissonneuse ! », fait-il remarquer.

« Je n’aurais pas eu cet outil de production »

Les échanges de lisier perdurent, auxquels s’ajoutent ceux de plans d’épandage. « En grandes cultures et zone intermédiaire, notre assolement de base comporte du blé, de l’orge, du colza complété par du tournesol, du chanvre, un peu de maïs car j’engraisse encore quelques bovins et le Gaec Butin élève des porcs charcutiers, indique-t-il. Le Gaec Butin fait une facture à la SEP pour le lisier apporté, laquelle facture le maïs et les fourrages que j’achète au nom de mon EARL. »

Analyser, en groupe, ce qui fonctionne ou pas.

Dès le « début de l’aventure », les associés de la SEP ont décidé de se tourner vers l’agriculture de conservation des sols pour « des raisons agronomiques et pour que personne ne prenne le leadership au sein du groupe ». « Tout le monde partait sur la même base, vers un projet commun, et un peu l’inconnu, un vrai ciment. » 15 ans en arrière, l’ACS émergeait tout juste et les connaissances étaient encore peu diffusées. « Ils ont fait des erreurs mais ils ont analysé, en groupe, ce qui a marché ou non et pourquoi », et ont fait évoluer certaines pratiques pour lesquelles ils n’obtenaient pas les résultats escomptés. « Il y a toujours quelqu’un avec la bonne question et la bonne réponse », pointe Benoît Leprun.

« Auparavant, je n’avais jamais calculé mes coûts de production »

Grâce à l’émulation du collectif, « plus rien n’est fait machinalement, en écoutant les conseils des uns et des autres, mais en pleine conscience ». « Nous nous sommes réappropriés nos moyens de production », martèle-t-il. L’impact du collectif a rapidement été visible sur les résultats : « Le bilan économique est meilleur, en raison notamment d’économies d’échelle imparables, le bilan agronomique également. » Coûts de production, marges… « tout est carré ». « Seul sur mon élevage, je ne les avais jamais calculés par manque de temps. Maintenant, l’un des associés peut s’en charger pendant que les autres sont dans les champs. Et si on s’engage à calculer tel ou tel indicateur, on ne peut pas, vis-à-vis du groupe, s’y soustraire. » À horizon un an, la SEP de Bord sait exactement où va sa trésorerie.

Un meilleur bilan agronomique et économique.

Ce modèle n’est cependant « pas transposable à tout agriculteur », prévient Benoît Leprun. « Il faut avoir une certaine indulgence envers soi-même et les autres, ce qui n’est pas forcément simple. Peu importe si un collègue n’attaque pas le champ pas comme je l’aurais imaginé. Il faut faire des concessions et on perd un peu de notre autonomie, de notre pouvoir décisionnel, ça peut en refroidir certains. » Avant de s’associer, les membres de la SEP ont réalisé une étude de personnalité pour mieux se connaître et cerner « la psychologie de chacun ». « Cela nous a beaucoup appris sur les autres et sur nous-mêmes », se rappelle le producteur.

« Pas transposable à tout agriculteur »

« Par exemple, moi, je suis un fonceur, faut que ça aille vite et loin. Un autre associé est beaucoup plus réservé. Face à tout nouveau projet, il va me dire combien ça coûte, combien de temps ça va nous prendre. Il va falloir qu’il analyse, moi j’aurais foncé peut-être droit dans le mur. » Dans trois ans, les deux membres du Gaec Butin partiront à la retraite, en même temps comme ils sont jumeaux. Pour les remplacer, la SEP va rechercher un ou deux nouveaux associés. « Il va falloir surtout trouver une surface équivalente. Si on n’y arrive pas, 160 ha à 3, ce n’est pas insurmontable. » Personne n’est très partant pour faire appel à de la main-d’œuvre extérieure. « Nous ne pensons pas avoir les compétences managériales requises. Manager est un métier à part entière. »

Une étude de personnalité et l’intervention d’un tiers extérieur.

Ils accordent toutefois une place importante à l’humain. « On dédie des réunions et temps d’échange à cet aspect. L’outil de travail est au service de l’humain, pas l’inverse. » Tous les 3 à 5 ans, ils font intervenir un tiers extérieur qui vient parfois d’autres secteurs que l’agriculture. Cela permet de « nous remettre en question et nous ouvre des opportunités. » : « L’essentiel dans une association comme la nôtre est de se demander si on est mieux après qu’avant. La réponse est lui », conclut-il. En tout cas, elle semble faire des émules, des gens viennent souvent voir comment la SEP de Bord fonctionne, la forme juridique intrigue tout le monde.

Source : épisode « Nouvelles formes d’organisation du travail : retours d’expériences terrain », mini-série « Travail et agriculture » des agrowebinaires du mardi "Voyage au cœur du vivant », organisés par l’Acta en partenariat avec l’Académie d’agriculture de France et l’Alliance Agreenium.

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